Soupe a la tomate
Histoire d'un gars qui réfléchi un mardi midi.
Personne ne va vous téléphoner pour vous dire : au fait, j'ai un morceau de toi. Ça ne se déclare pas. Alors comment vous faites pour savoir ce que vous avez laissé chez les autres ?
I
Il est treize heures trente et le restaurant ferme à quatorze.
Ce qui fait de moi le genre de type qui arrive partout en dernier, juste avant qu'on éteigne. La patronne n'a rien dit. Elle a regardé la pendule, puis moi, puis la pendule, et elle a posé un couvert. Il y a des gens qui vous accordent des choses sans jamais vous dire qu'ils vous les accordent.
La salle est moche et je dis ça sans méchanceté. Des fleurs en plastique dans un vase en vrai verre, ce qui est un mélange d'abandon et de sincérité que je trouve assez juste. Une plante que quelqu'un continue d'arroser. Et une carte plastifiée, cornée en bas à droite, parce que c'est le coin qu'on attrape.
Tout en haut de la carte, en italique, comme une confidence qu'on ferait à cinquante personnes par jour :
Soupe à la tomate. La recette de ma belle-mère.
Je prends la soupe. Pas parce que j'aime spécialement ça. Mais elle était tout en haut.
II
Elle l'apporte tout de suite. C'est le problème des cuisines en fin de service : tout est prêt avant qu'on ait trouvé une bonne raison de le commander.
Je range la cuillère parallèlement au couteau. Puis je ne touche plus à rien.
À rien sur la table, en tout cas. Dans ma poche droite, vingt-neuf rectangles de papier découpés de travers
Cette nuit, j'ai organisé un vote. Trente personnes. Aucune n'était au courant.
Une question, deux cases : est-ce que je reste.
J'avais commencé par faire la liste des gens concernés. J'en ai trouvé trente et un, ce qui est déjà beaucoup pour quelqu'un qui répète depuis un an qu'il n'a personne. Je note l'ironie. On y reviendra.
Puis j'ai rayé un nom. On y reviendra aussi.
Et j'ai écrit les bulletins qui restaient, moi, en prenant soin de changer d'écriture à chaque fois.
Ça se voyait quand même.
Ma mère a voté que je reste. Sans hésiter une seconde, ce qui était facile : c'est moi qui tenais le stylo.
Un ami d'enfance que je n'ai pas vu depuis six ans a voté que je reste, par réflexe, comme on dit à tes souhaits. C'est le seul bulletin que j'ai écrit sans réfléchir.
Un collègue a voté que je reste, et il a changé de sujet tout de suite après. J'ai écrit le changement de sujet aussi. Ça faisait plus vrai.
Quelqu'un a voté que je reste en me rappelant qu'il y a des gens qui ont faim ailleurs. Je lui ai donné raison. C'était moi qui parlais.
Quelqu'un n'a pas voulu cocher. Il a écrit dans la marge que quand il n'y a que deux cases, les cases ont déjà choisi pour vous. Celui-là, je l'ai gardé.
Une fille avec qui j'ai vécu deux ans a voté que je reste, avec une petite hésitation à l'intérieur. L'hésitation, c'est moi qui l'ai mise. C'est probablement la chose la plus malhonnête que j'aie faite cette année.
Mon père n'a pas voté. Lui, je n'ai pas réussi à imiter son écriture.
Vingt-huit voix pour que je reste, sur vingt-neuf bulletins de ma main. L'urne a dit exactement ce que je lui avais demandé de dire. Et je les ai comptés à voix haute, tout seul, dans ma cuisine, à deux heures du matin, comme un imbécile.
Puis j'ai décidé de ne pas en tenir compte. La décision était prise avant le comptage, évidemment. Sinon c'était du travail perdu.
III
Alors voilà, je vais vous dire pourquoi je peux.
Mon argument est court.
Pendant trois semaines, j'ai fait un inventaire. C'est le mot que j'ai écrit en haut de la feuille, et j'ai tiré une ligne au milieu.
À gauche : ce que j'ai reçu des autres. Je ne l'ai pas remplie. Je n'en voyais pas l'utilité.
À droite : ce qui, de moi, se trouve ailleurs que chez moi. Pas des sentiments. Des choses qu'on peut vérifier. Un mot que j'aurais inventé et que quelqu'un dirait sans savoir d'où il le tient. Une manière de plier une serviette qui serait passée chez quelqu'un d'autre. Une recette. N'importe quoi qui soit sorti de moi et qui tourne encore quelque part sans moi.
Trois semaines. Colonne vide.
Et une colonne vide, ce n'est pas triste. C'est de l'arithmétique. On ne fait pas de trou dans un mur là où il n'y a pas de mur.
Voilà. Ça tient debout du premier coup.
Ce qui, maintenant que je me le répète, n'est jamais bon signe. Un raisonnement qui tient debout du premier coup, ça veut dire qu'on l'a répété. Beaucoup. Et qu'on a limé les morceaux qui dépassaient.
Et j'avais triché deux fois, en fait. La première avec les bulletins. La deuxième en décidant tout seul que seules les traces comptaient — le chagrin des gens n'entrait pas dans mes colonnes. Trop mou. Pas mesurable. Rien à peser.
C'était pratique.
IV
Je finis par prendre une cuillère.
La soupe est froide depuis un moment. Je souffle dessus quand même.
Elle est derrière son comptoir et elle me regarde faire. Elle s'arrête.
« Elle faisait ça aussi. »
Je lève la tête.
« Ma belle-mère. Sur du froid, comme vous. »
Et puis, en repartant vers sa cuisine :
« Je sais pas pourquoi. Je le fais quand même. »
Une belle-mère. Pas une mère, pas une grand-mère : la mère du mari. Quelqu'un qui entre dans une vie par la porte de service, par contrat, sans qu'on lui demande son avis.
Je lui ai demandé, plus tard, si elle l'aimait bien. Elle m'a dit non. Rien de spectaculaire. Pas de haine, pas d'histoire. Elles ne se parlaient pas beaucoup, voilà tout.
Ça n'a rien empêché.
Cette femme souffle sur une cuillère froide depuis quarante ans à cause de quelqu'un qu'elle n'aimait pas.
V
Il y a une femme morte dans cette salle.
Je ne sais pas son prénom. Je ne sais pas sa voix, ni à quoi elle ressemblait, ni de quoi elle est morte, ni quand. Il ne reste rien d'elle dans ce restaurant. Rien du tout.
Rien, sauf un peu d'air soufflé sur une cuillère froide, quarante ans plus tard, dans une cuisine où elle n'est jamais entrée.
J'avais un mot pour ce genre de chose. Imitation. Un tic attrapé chez quelqu'un, sans intention, sans amour, sans personne derrière. Ça ne compte pas.
C'était un mot très pratique.
Parce que les morts ne laissent presque jamais ce qu'ils avaient prévu de laisser. Pas de leçons, pas de lettres, pas de conseils, pas de dernières paroles. Ils laissent un mauvais mot pour désigner un outil. Un juron qui n'existe pas. Une façon de taper le fond de la boîte pour finir le café. L'habitude d'aller vérifier une deuxième fois une porte déjà fermée. Puis une troisième. Une chanson connue de travers, avec les mauvaises paroles — et ce sont les mauvaises paroles qu'on chantera à son tour, et celles de nos enfants seront fausses aussi, et pour la même raison. Une manière de dire qu'il pleut.
Un souffle sur une cuillère froide.
Une soupe.
Ils ne l'ont pas voulu. Ils ne le savaient même pas. Ça change de mains sans que personne signe quoi que ce soit.
Et on ne les cherche pas, ces gens. On les surprend dans ses propres mains. En posant une assiette. En fermant une porte. En soufflant sur quelque chose qui n'est pas chaud.
VI
Alors je fais ce que j'aurais dû faire depuis le début. Je remplis la colonne de gauche, sur une nappe en papier, avec un stylo qui bave.
Je dis « bref » beaucoup trop souvent, et c'est de mon père — ce qui est assez ironique pour quelqu'un qui est partit très tôt dans ma vie. Enfin bref. Je fais craquer mon pouce quand je réfléchis et c'est de ma sœur, et elle le fait moins que moi maintenant, ce qui veut dire que je le garde pour elle. Je coupe le pain contre moi, comme un vieux, parce que quelqu'un le coupait comme ça. Je dis « attention » à voix haute quand je porte quelque chose, même seul dans un couloir, même quand il n'y a personne à prévenir.
Et je souffle sur des choses qui ne sont pas chaudes. Ça, je ne sais toujours pas de qui je le tiens. Je ne le saurai jamais.
Dix minutes. Colonne pleine.
Ça ne prouve rien. On peut recevoir toute sa vie et ne rien laisser passer.
Mais quand on a vu à quelle vitesse ces choses-là traversent les gens, sans autorisation, sans que personne s'en aperçoive, on ne peut plus jurer que rien n'est jamais parti dans l'autre sens.
Et je n'avais pas besoin de plus. Tout mon argument tenait sur une colonne vide.
VII
Il y a une gamine qui habite au-dessus de chez moi. Sept ans. Elle m'appelle « le monsieur du deux », ce qui est, je trouve, un très beau titre. Je ne lui ai jamais rien appris. Je ne lui ai jamais rien raconté. On se croise dans un escalier, quatre secondes, deux fois par semaine.
C'est son nom que j'avais rayé de la liste. Parce qu'elle ne comprend pas la question. Parce qu'une voix de sept ans ne pèse rien dans une décision d'adulte. J'avais un raisonnement très propre là-dessus aussi. J'en ai beaucoup en stock.
En sortant de chez moi, je tape deux fois sur le chambranle. Deux petits coups. Je ne sais pas d'où ça vient et je ne sais pas pourquoi je le fais.
Sa mère me l'a dit avant-hier dans l'escalier, en riant, les courses dans les bras : sa fille fait ça maintenant. Deux coups sur le chambranle en sortant.
Elle sait pas pourquoi.
Elle le fait quand même.
Alors oui. Je le savais déjà.
Je l'avais noté, le chambranle. Avant-hier soir, sur la feuille, dans la colonne de droite. Et à côté j'ai écrit un mot. Imitation. Pas transmission. Et j'ai rayé la ligne.
C'est fou ce qu'on peut faire tenir dans un mot quand on a besoin qu'une colonne reste vide.
Deux ratures pour la même gamine dans la même nuit. J'étais méthodique.
Et tout à l'heure je vous ai dit que j'avais triché deux fois. Il y en avait trois. Vous aussi, pendant qu'on y était.
VIII
Alors voilà où j'en suis. Assiette pleine, restaurant vide, une heure et demie.
Ce que j'allais faire, je croyais que ça ne concernait que moi, parce que je m'étais arrangé pour n'être nulle part. Mais c'est déjà sorti. C'est passé sous ma porte sans me demander l'autorisation, dans un escalier, en quatre secondes, deux fois par semaine.
Et la peine des autres ne m'aurait pas arrêté, je ne vais pas vous mentir. J'avais déjà rayé cette colonne, vous vous souvenez.
Non, le problème est ailleurs. Et il est pire.
Ce chambranle, je ne l'ai pas trouvé. On me l'a dit. Par hasard, dans un escalier, par une femme qui rigolait avec ses courses et qui n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle venait de m'apprendre. Si elle avait eu les mains prises, si j'étais sorti trois minutes plus tôt, ma colonne serait restée vide. Propre. Complète.
Et fausse.
Personne ne va vous téléphoner pour vous dire : au fait, j'ai un morceau de toi. Ça ne se déclare pas. Les gens ne savent pas toujours qu'ils portent quelque chose, et même quand ils savent de qui ça vient, ils ne savent pas pourquoi c'est resté.
Alors oui, je peux en trouver. Une, deux, dix, si les gens montent leurs courses au bon moment.
Ce que je ne pourrai jamais faire, c'est savoir que j'ai trouvé la dernière. Un inventaire comme ça, on ne le termine pas. On l'interrompt.
Et un inventaire qu'on ne peut pas fermer, ce n'est plus un constat. C'est un pari. Autant le regarder en face.
Je parie qu’il n’y a rien. Si j’ai raison, je ne gagne rien du tout, je ne serai pas là pour encaisser. Si j’ai tort, c’est-à-dire s’il existe ne serait-ce qu’un seul geste, une seule intonation, un seul deux-coups-sur-un-chambranle que personne ne m’a signalé, alors j’ai cassé quelque chose dans la tête de quelqu’un et je ne peux pas revenir m’excuser.
L’autre pari : il y a quelque chose. Si je perds, je perds quoi ? Des mardis. Des nuits aussi, je ne vais pas mentir. Des journées entières que je n’ai aucune envie de défendre devant vous. Ce n’est pas gratuit.
Mais ce prix-là, je peux le reprendre demain matin. L'autre, non.
Ce n'est pas un bon calcul. Il manque presque tous les chiffres. Il en reste juste assez.
IX
Et il restait quelqu'un que je n'avais même pas mis sur la liste.
Mon père n'a pas voté : je n'ai pas réussi à imiter son écriture. Il y a quelqu'un d'autre dont je n'ai pas pu imiter l'écriture, pour la raison exactement inverse. Elle n'existe pas encore.
Moi, dans dix ans.
Il n'était pas à table, ce type. Personne ne lui a rien demandé, et il était concerné, lui aussi. C'est même le seul à qui je n'ai pas essayé d'inventer une réponse. Je ne le connais pas. Je ne sais pas où il habite, je ne sais pas ce qu'il a appris que je ne sais pas encore, je ne sais pas ce qu'il trouve drôle.
Il a peut-être une recette de soupe.
Voter à sa place, c'est exactement ce que je fais à tout le monde depuis cette nuit.
X
Bon.
Je ne suis peut-être pas moins seul. Une soupe ne règle pas ça, et je ne vais pas vous raconter le contraire. Mais je ne suis pas rangé en entier chez moi, et ça, ce matin, je ne le savais pas.
La porte du dessus va continuer de prendre deux coups. Ce soir, demain, peut-être dans quarante ans, peut-être plus jamais après jeudi. Je ne peux pas savoir lequel des deux.
Ce que je sais, c'est que si je pars maintenant, ce n'est pas moi qui expliquerai d'où viennent ces deux coups. Ce sera quelqu'un d'autre. Et je ne saurai pas ce qu'il dira.
Je peux repeindre la porte. Je peux déménager. Les deux coups, eux, ont déménagé avant moi.
Vingt-neuf bulletins de ma main. Une seule réponse que je n'avais pas écrite. Et elle n'avait même pas eu de bulletin, cette gamine. Je l'avais rayée deux fois.
Elle a répondu quand même.
Je ne vote pas pour les dix prochaines années, je n'en suis pas là, et le type de dans dix ans n'a toujours pas donné son avis. Je laisse la case vide aujourd'hui.
C'est une décision assez petite pour tenir à côté d'une assiette froide. Ce n'est pas majestueux. C'est celle que j'ai.
Elle revient débarrasser. L'assiette est presque pleine.
Avant de payer, je lui demande deux choses : la recette, et si elle est ouverte jeudi.
Elle me regarde comme si j'étais un peu bizarre. Puis elle attrape un stylo et elle écrit au dos d'un ticket.
Trois écritures, aujourd'hui, que je n'aurais pas su imiter. Celle de mon père. Celle du type de dans dix ans.
Et celle-là. La première de la journée que je n'ai pas écrite moi-même.
Il est quatorze heures. Elle n'a rien dit.