Écrits

Accordéon

Sur les gens qu'on connaît très bien et qu'on ne connaît pas du tout.

25 août 2026 · 7 min de lecture · 1 sourceBus

Quelle tête vous faites quand personne ne vous regarde ? Vous êtes la seule personne au monde à ne pas pouvoir répondre.

Le bus de 6 h 40 est un bus articulé. Un double bus, comme on dit quand on a douze ans et qu'on ne connaît pas encore le mot.

Je m'assois toujours dans l'accordéon. À droite.

L'accordéon, c'est la partie qui tourne. Le sol est un grand disque, il y a un soufflet noir tout autour, et quand le bus prend un rond-point le plancher se déplace sous vos pieds. Les gens évitent : ça bouge, ça grince, et on a vaguement l'impression que le véhicule va se couper en deux. C'est exactement pour ça que la place est toujours libre.

C'est aussi la seule d'où on voit les deux moitiés du bus en même temps.

Je ne prétends pas l'avoir choisie pour cette raison. Je dis juste que je l'ai gardée pour cette raison.


Les cours commençaient à 7 h 55 et je me levais à six heures, ce qui n'était pas nécessaire. Il y avait un bus plus tard, un bus raisonnable, un bus de gens normaux. Je prenais celui d'avant, officiellement parce qu'il y a moins de monde.

Officieusement aussi, d'ailleurs. Il y a moins de monde, et j'aime bien.

Toujours avec mes écouteurs, jamais un mot à personne, et je regarde.

On me l'a fait remarquer plusieurs fois. « Tu fixes les gens, tu les dévisages. » C'est vrai, et je n'ai jamais réussi à construire une défense honnête là-dessus. La seule chose que je peux dire, c'est que je ne les regarde pas vraiment. Je les interroge.

Pourquoi tu es debout à cette heure-là. Où tu vas. Est-ce que tu travailles ou est-ce que tu as cours. Pourquoi cette tête aujourd'hui. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose hier soir. Est-ce que tu vas parfaitement bien et que c'est juste ton visage qui donne l'impression inverse.

Je n'aurai aucune réponse. Aucune, jamais, sur personne. Ce serait plus simple si ça m'ennuyait.


Au bout d'un moment, j'ai fini par comprendre que ce que je regardais, ce n'était pas les gens. C'était une chose plus précise, et beaucoup plus bizarre à mon avis.

Je regarde le visage qu'ils ont dans le bus.

Parce que ce n'est pas le même. Quand vous parlez à quelqu'un, votre visage travaille : il écoute, il approuve, il attend son tour. Quand vous marchez, il regarde où il va. Quand vous êtes chez vous, il y a quelqu'un dans la pièce d'à côté, ce qui suffit. Partout, un visage est adressé à quelqu'un.

À 6 h 40, dans un bus, il n'a plus rien à faire. Personne ne va rien vous demander pendant vingt minutes. Il n'y a rien à finir, personne à rassurer, aucune raison d'avoir une tête.

Et le plus étrange, c'est que ce visage-là, celui qui ne sert à rien, on ne peut pas le voir sur soi. Un miroir, ça ne marche pas : dès qu'on se regarde, on est en train de se regarder, on vérifie, on ajuste quelque chose de minuscule. Une photo non plus : un visage photographié est un visage prévenu. Il se tient droit.

Donc le seul état dans lequel je ne me verrai jamais, c'est celui-là.

Et je passe mes matinées à le voir chez trente personnes.


Il y a une hypothèse là-dedans qui m'arrange bien.

On dit que tout le monde a l'air triste dans le bus le matin. C'est vrai, à peu près, c'est ce que je vois moi aussi. Sauf qu'un visage qui n'est adressé à personne ressemble beaucoup à un visage triste. Ce sont peut-être les mêmes traits. La différence, c'est qu'il n'y a rien dedans : pas de chagrin, pas de fatigue existentielle, juste un truc au repos qu'on a pris l'habitude de lire comme une émotion parce qu'on n'a jamais eu de mot pour l'autre chose.

Je ne sais pas si c'est vrai. C'est simplement la seule explication qui n'oblige pas trente inconnus à être malheureux tous les lundis pour que ma théorie tienne.


Il y a eu un garçon.

De janvier à mars à peu près, presque tous les lundis. Il montait au même arrêt, deux après le mien, et il venait s'installer dans l'accordéon. En face, plutôt à gauche. Nous étions donc en diagonale, de part et d'autre du disque qui tourne, comme deux personnes qui auraient réservé.

Lui aussi cherchait manifestement les places sans voisin. C'est peut-être la seule chose que je sais de lui avec certitude.

Il avait un visage fin, un peu en pointe, des cheveux noirs et bouclés, des lunettes rondes, un grand manteau. Il tenait sa mallette en cuir brun contre son torse, les deux bras autour, avec une douceur qui n'avait rien à faire là.

Dans ma tête, je l'appelais le personnage de roman. Il avait cette allure-là, quelque chose d'écrivain, de type qui note des choses.

Je précise tout de suite qu'il n'écrivait rien du tout. Il ne sortait jamais de carnet, jamais de livre, jamais rien. Il regardait par la fenêtre comme tout le monde. J'ai fabriqué un écrivain avec un manteau et une mâchoire. Il faisait peut-être un BTS compta et détestait lire, ce qui n'aurait rien enlevé au manteau.


Ce qui s'est installé ensuite est plus embarrassant.

Au bout de trois ou quatre lundis, je regardais son arrêt avant qu'on y soit. Automatiquement. Le bus ralentissait, je levais les yeux, je vérifiais s'il était sur le trottoir.

Certains matins oui. Certains matins non, et je passais deux ou trois arrêts à me demander pourquoi, ce qui est une manière absurde de commencer une semaine.

Puis il a arrêté de venir.

Pas d'un coup. Un lundi sans, un lundi avec, deux lundis sans, et puis plus rien. Je ne sais pas quel a été le dernier, et c'est ça qui me gêne le plus : il y a eu un dernier lundi, je l'ai vécu, je ne l'ai pas remarqué.

Je ne vais pas dire que c'était triste. Ce serait faux et ce serait ridicule. C'était autre chose, quelque chose sans nom : une curiosité qui reste ouverte et qui ne se refermera jamais. Il a changé d'emploi du temps. Il a déménagé. Il a eu une voiture, un stage, une autre ligne, une autre vie. Toutes ces réponses existent quelque part, en ce moment même, chez quelqu'un qui les connaît parfaitement, lui.

Et pendant trois mois j'ai su à quel arrêt il montait, de quel côté il s'asseyait, qu'il évitait les voisins, la tête qu'il avait à 6 h 50, et qu'il n'était pas venu trois lundis de suite.

Sans jamais connaître son prénom.

Je pourrais le décrire aujourd'hui à quelqu'un et cette description serait exacte. Je ne pouvais pas lui demander pourquoi il avait disparu, je ne pouvais même pas lui dire bonjour sans que ce soit une agression. J'avais un dossier complet sur un type et aucun droit de m'en servir.


À partir de là j'ai regardé les autres différemment, et surtout j'ai commencé à faire un calcul très simple.

Il y a trente personnes dans ce bus à 6 h 40. Ça veut dire trente réveils qui ont sonné, trente décisions de se lever, trente raisons complètes et détaillées d'être précisément ici, dans cette boîte, à cette heure. Chacune de ces raisons est parfaitement claire pour la personne qui la porte. Aucune n'est visible.

Moi, je sais pourquoi je suis là. Des vingt-neuf autres, je n'ai que des blousons et des postures.

Ce n'est pas une histoire de souffrance cachée : sur trente personnes, il y en a probablement dix-huit qui pensent à ce qu'elles vont manger ce soir. C'est une histoire de proportion.

De temps en temps il y a un signal. Quelqu'un qui n'est pas à l'arrêt habituel, quelqu'un qui prend le bus d'avant, quelqu'un qui change de place. Ça ne dit rien. Ça dit seulement qu'il s'est produit quelque chose, sans un mot sur ce que c'est, ni si c'est grave, ni si c'est même intéressant.

On voit passer des bouts de phrases dont on n'aura jamais le reste.


Et il m'a fallu trois mois pour voir l'évidence.

Je suis assis dans l'accordéon. À droite. Toujours au même endroit. Écouteurs, silencieux, la tête tournée vers la fenêtre, à une heure où personne n'a de raison d'être aimable.

Je suis exactement le garçon au manteau noir.

Quelqu'un sait peut-être à quel arrêt je monte. Quelqu'un m'a peut-être fabriqué un métier et une histoire de famille à partir de la tête que j'ai à 6 h 40. Quelqu'un a peut-être constaté que je n'étais pas là un jeudi.

Je n'en saurai jamais rien, et c'est ça le vrai problème. Ce n'est pas d'être observé. C'est que quelqu'un détient de moi la seule chose que je ne peux pas obtenir tout seul.


J'y ai pensé sérieusement, parce que ça paraît réparable. Il suffirait de demander. Un ami, dans le bus, à quelques rangées : regarde-moi et dis-moi la tête que j'ai.

Sauf que ça ne marche pas, et pas pour des raisons de courage.

À la seconde où je sais qu'on me regarde, mon visage se remet au travail. Il se tient. Il attend le compte rendu. Ce qui reviendrait dans la réponse, ce serait la tête de quelqu'un à qui on a demandé de faire semblant de n'avoir aucune tête, c'est-à-dire une des expressions les plus laides qui existent.

La question détruit exactement ce qu'elle demande. Il faudrait un témoin qui m'ait regardé pendant trois mois, sans me parler, sans connaître mon prénom, et sans que j'aie jamais eu la moindre raison de me tenir droit pour lui.

C'est-à-dire un inconnu dans un accordéon.

C'est-à-dire précisément quelqu'un qui ne me le dira jamais.


Alors je fais la seule chose qui reste.

Je monte, je vais à droite, je mets mes écouteurs. Le bus démarre, le sol tourne un peu sous mes pieds au premier virage, et deux arrêts plus loin je lève les yeux vers le trottoir.

Ça fait trois mois qu'il ne vient plus.

Je regarde quand même.

Sources

  1. WebLigne H1, H2, U2 de St naz